Ouvrir La Voix, c’est 4 ans de travail acharné pour libérer la parole de 24 femmes afro-descantes. Dans ce documentaire, Amandine GAY, la réalisatrice et productrice a donné le micro à celles que notre société fait taire. Ainsi, ces femmes toutes armées de leur histoire, de leur bagage culturel, religieux etc., nous partagent ce que c’est d’être une afro-descendante, ce que c’est d’être une femme noire en position minoritaire. Ouvrir La Voix, en 2018, c’est le premier long-métrage français où toutes les femmes à l’écran sont noires.

Ouvrir La Voix : une parole identificatoire.

C’est en un peu plus de 122 minutes que s’enchaîne la parole de 24 femmes racontant chacune à leur tour ce que c’est d’être véritablement une femme noire. Une femme noire c’est encore devoir faire deux fois plus que la femme blanche. La femme noire doit se justifier constamment. Légitimer sa présence par de nombreuses interrogations : « D’où viens-tu ? », « Quelles sont tes origines ? »…

Être une femme noire, c’est également devoir accepter. Accepter que l’on vous animalise. Accepter que l’on vous parle de la traître négrière dans le but de vous intimider. Accepter que l’on vous viole votre intimité en touchant vos cheveux comme on pourrait toucher un t-shirt dans un magasin. Être une femme noire c’est accepter que l’on vous discrimine et qu’on vous traite différemment, car vous êtes une femme, mais surtout une femme noire, une « black ». Comme elles nous le racontent dans le documentaire, étant pour certains d’entre elles originaires d’Haïti, c’est en France qu’elles ont découvert qu’elles éaient noires.

 

Dans ce documentaire, Amandine s’adresse à cette jeune femme « de couleur » qui construit son identité de femme noire en position minoritaire en France ou en Belgique, pays où les modèles sont majoritairement blancs et où la diffusion de la parole est classée selon la couleur de l’émettrice, où l’Histoire de la négritude est absente des livres d’enseignements nationaux et où ces archives ne sont pas conservées et entretenues. Amandine a ainsi, dans le cadre du documentaire, mais également dans celui de ses mémoires universitaires découverts de nombreuses archives et œuvres d’afro-féministes des années 68 par exemple. C’est lors d’un atelier sur les genres organisé par l’Atelier du genre à la Maison de la Recherche et des Sciences Humaines à l’Université de Caen le 17 Janvier 2018 dernier, que la réalisatrice a pu partager aux étudiants la connaissance de l’existence de ces documents et l’importance d’entamer des recherches pour que l’Histoire des ancêtres noirs ne se perd ; car personne aura jugé bon de les sauvegarder.

L’audio de cet atelier est à retrouver ici : Le documentaire, œuvre d’émancipation et archive afroféministe

Amandine GAY a profité de ce documentaire pour y faire le témoignage de ces femmes noires lesbiennes que nombreux aiment souvent boycotter, dissimuler. Tous les sujets sont abordés, sans filtres, et retenues et la réalisatrice a ainsi voulu introduire le témoignage de deux femmes noires originaires de Montréal pour banaliser l’homosexualité et les lesbiennes noires dans le cinéma francophone. Comme le dit Amandine GAY et la reprit le magazine LGBT Têtu : « Il y a toujours cette idée selon laquelle l’homosexualité serait un truc de Blancs » article à retrouver ici. Amandine qui avait notamment reçu le prix de la création artistique à la cérémonie de l’OUT D’OR 2017 a fait parler ces femmes de leur quotidien. Cette réalisatrice voulait briser cette vision monolithique ou duolitihique des femmes noires qui existe en France. Autrement dit, soit la vision de la migration misérable, soit celle de la banlieue délinquante. Dans ce documentaire, la réalisatrice met la réalité et la mentalité de chacun au pied du mur et nous laisse sans voix.

 

 

Une œuvre à la pointe de son art ! Une pigmentation trop forte pour un césar ?

Une auto-production dit-elle ? Une réussite, je confirme. La parole des 24 femmes est découpée de manière à ce que celle-ci tourne sans cesse, et petit à petit, on finit par presque s’attacher à ces femmes qui nous racontent à cœur ouvert leur histoire et comment s’est fait leur construction personnelle en tant que femme. Le documentaire est partagé en plusieurs thématiques allant de la sexualité, des appartenances, à la question de l’origine, du communautarisme et de la (bi)-nationalité… Née sous X, adoptée, ayant grandi en Bretagne, Amandine avait besoin pour écrire un tel documentaire de se retourner vers ces femmes qui lui ont tant partagé. Ayant tout à faire seule ou presque, il a fallu compenser l’absence de bande son, une absence pas ressentie grâce au rythme et à la profondeur des messages, mais également grâce au montage et l’usage qu’Amandine a fait du cut et du fondu enchaîné par exemple.

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Ouvrir La Voix est une oeuvre complète qui ne s’est reposée que sur les épaules d’Amandine et de ses proches. Ce documentaire par sa construction cinématographique, visuelle comme sonore en dit beaucoup. Lorsqu’une des séquences se termine par : « c’est une manière de nous faire taire aussi » et que le son, le grésillement du micro devient aussitôt nul, et que l’image est aussitôt noir, ça en dit long. Au cours du long-métrage, nous assistons avec l’œil et la position d’un acteur spectateur à la prestation scénique d’une des femmes du documentaire. Dans une autre scène, nous sommes avec Edwy PLENEL à une assemblée générale, puis, à un autre moment, nous sommes assis au bar avec deux femmes. Ouvrir La Voix nous fait voyager, changer, se questionner également.

Amandine GAY : une Afroféministe revendiquée !

Aujourd’hui, défendre la cause des femmes noires, des noirs en général est un terrain glissant. Rokhaya DIALLO : blacklistée ! À lire. Amandine GAY a décidé de se prêter au jeu et le pari est réussi. Auteure politique, titulaire d’un diplôme en communication qu’elle a obtenue à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, elle a préféré le monde artistique et a entamé des études au Conservatoire d’Art Dramatique de Paris XVI en 2008. C’est en 2014, suite à une première création que les premières prises pour son documentaire et long-métrage Ouvrir La Voix ont débuté. Les études se poursuivent pour cette femme déterminée et ambitieuse, elle écrit alors pour Slate.fr. Aujourd’hui, cette « sista », cette femme noire revendique son histoire, son identité, elle ouvre la voix ! Que peut-elle faire d’autre ? Se peindre en blanc ?

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Parler pour ces jeunes femmes noires en construction, elle en avait le «besoin». Les temps sont durs. Elle qui cherchait déjà de nombreuses réponses concernant le combat des féministes noires. Aujourd’hui dans une France indifférente à l’usage de la blackface, ou plus généralement à la fine présence de noirs dans les rôles représentatifs de notre société, que ce soit à la télé où dans les hauts postes en entreprise. Le noir ne sert-il que de quota ? Malgré des portes qui lui étaient fermées, Amandine et son armée se sont levées pour porter une voix encore trop absente et pas assez entendue. Merci pour nous. Le message a été reçu. Ouvrir La Voix est le début d’une lutte. Cette lutte, cette marche qui mettra, malgré les tempêtes et les marrées, les femmes noires à l’égal des autres. Ouvrir La Voix, c’est un texte, une image, des voix qui méritent le détour et qu’on prenne enfin le temps d’écouter.

On nous a jamais attendus

Merci le cinéma LUX pour la projection et l’Atelier des Genres de la MRSH de l’université de Caen pour cet atelier.

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